25 août

Dans la salle à manger de l’hôtel, un groupe d’habitants de l’île s’affaire pour accrocher les œuvres de Misty, toutes ses peintures. Mais non pas séparément, car elles s’ajustent les unes avec les autres, papier et toiles confondus, et forment une longue fresque murale. Un collage. L’équipe s’arrange pour couvrir le mur dans son entier à mesure que se constitue la fresque, ne laissant de chaque peinture qu’un seul bord visible, juste assez pour fixer la rangée de toiles suivante. De quoi s’agit-il, impossible de savoir. Ce qui pourrait être un arbre pourrait en vérité être une main. Ce qui ressemble à un visage serait peut-être un nuage. C’est une scène de foule, ou alors un paysage, ou encore une nature morte de fleurs et de fruits. À l’instant où ils ajoutent une pièce à la fresque, les membres de l’équipe ajustent une draperie pour la couvrir.

Tout ce qu’on peut dire, c’est que l’ensemble est énorme, au point qu’il remplit le plus long mur de la salle à manger.

Grâce est avec ces gens, elle dirige les opérations. Tabbi et le docteur Touchet assistent à l’opération.

Lorsque Misty s’avance pour regarder, Grâce l’arrête d’une main bleue tout en bosselures et dit : « As-tu essayé cette robe que je t’ai faite ? »

Misty veut simplement regarder sa peinture. C’est le fruit de son travail. À cause du bandeau qui lui masquait les yeux, elle n’a aucune idée de ce qu’elle a peint. De la part de son être qu’elle montre aux inconnus.

Et le docteur Touchet dit : « Ce ne serait pas une très bonne idée. » Il ajoute : « Vous les verrez le soir du vernissage, avec le reste de la foule. »

Pour information, juste au cas où, Grâce déclare alors : « Nous retournons à la maison cet après-midi. » Là où Angel Delaporte a été assassiné. Grâce dit : « L’inspecteur Stilton a donné son feu vert. » Elle poursuit : « Si tu fais tes bagages, nous pourrons y emporter tes affaires. »

L’oreiller de Peter. Ses fournitures pour artiste dans leur boîte en bois pâle.

« C’est pratiquement terminé, ma chère, dit Grâce. Je sais exactement ce que tu éprouves. »

S’il faut en croire le journal intime. Le journal intime de Grâce.

Tout le monde est très occupé à sa tâche, Misty se rend au grenier, dans la chambre que Grâce et Tabbi partagent. Pour information, juste au cas où, Misty a déjà fait ses bagages, et elle est en train de dérober le journal intime dans la chambre de Grâce. Elle porte sa valise à la voiture. Misty, elle est encore pleine de la poussière de colle à papier peint sèche. Des fragments de rayures vert pastel et de cent feuilles roses lui hérissent la chevelure.

Ce que Grâce ne cesse de lire et de relire, très attentivement, ce livre à la reliure rouge avec son inscription manuscrite en lettres d’or sur la couverture, c’est censé être le journal intime d’une femme qui habitait l’île cent ans auparavant. La femme du journal intime de Grâce, elle était âgée de quarante et un ans, et elle avait raté ses études d’art. Elle est tombée enceinte et a abandonné la fac d’arts plastiques pour se marier sur Waytansea Island. Elle aimait moins son mari que les bijoux anciens qu’il possédait et son rêve de vivre dans une grande maison en pierre.

Et la voilà qui tombait sur une vie faite sur mesure rien que pour elle, un rôle immédiat à endosser sur l’instant. Waytansea Island, avec toutes ses traditions et tous ses rituels. Tout s’était finalement réalisé. Les réponses à toutes ses interrogations.

La femme en question était gentiment heureuse, mais même à l’époque, un siècle auparavant, l’île se remplissait déjà de touristes aisés venus de la ville. Des inconnus grossiers, insistants, sans cesse en demande, avec suffisamment de fortune pour tout s’approprier. Au moment même où l’argent de sa famille s’amenuisait dramatiquement, son époux s’était tué d’une balle en nettoyant son fusil.

La femme en question était sans cesse la proie de migraines, elle était épuisée et vomissait tout ce qu’elle mangeait. Elle travaillait comme bonne à l’hôtel et elle était tombée dans l’escalier pour se retrouver clouée au lit, une jambe éclissée dans un plâtre massif. Prise au piège, sans rien à faire, elle s’était mise à peindre.

Exactement comme Misty, mais pas Misty. La Misty d’imitation qui écrit ceci.

Et après ça, son fils de dix ans se noie.

À l’issue des cent toiles qu’elle a peintes, son talent comme ses idées semblent avoir disparu. Elle se retrouve à court d’inspiration.

Avec son écriture, large et longue, c’est le genre de personne qu’Angel Delaporte qualifierait de grand cœur charitable. Quelqu’un qui sait donner.

Ce que l’on n’apprend pas en fac d’arts plastiques, c’est que Grâce Wilmot sera toujours à tes basques en notant tout ce que tu fais. À transformer ton existence en cette variante malsaine de fiction maladive. Et voilà le résultat. Grâce Wilmot rédige un roman dont le modèle est la vie de Misty. Oh, elle a bien changé quelques menus détails. Elle a donné trois enfants à la femme. Grâce en a fait une bonne au lieu d’une serveuse de salle à manger. Oh, tout cela n’est que coïncidences.

Pour information, juste au cas où, sache que Misty a pris la file qui attend le ferry, et elle lit ces merdes dans la vieille Buick de Harrow.

Le livre explique comment la majeure partie du village a pris ses quartiers au Waytansea Hôtel qu’elle a transformé en casernement. En camp de réfugiés pour les familles insulaires. Les Hyland font la lessive pour tout le monde. Les Burton font la cuisine. Les Petersen tout le ménage.

Apparemment, il n’y a pas dans tout ça la plus petite idée originale.

Rien qu’en lisant ces merdes, Misty va probablement faire en sorte que le rêve se réalise. À elle seule, elle va faire s’accomplir la prophétie. Elle va se mettre à vivre au quotidien l’idée qu’une autre a de sa propre existence. Mais, assise là, elle ne peut s’empêcher de continuer à lire.

Dans le roman de Grâce, la narratrice tombe sur un journal intime. Le journal qu’elle découvre semble suivre sa propre vie pas à pas. Elle lit comment ses œuvres d’art réunies font l’objet d’une énorme exposition. Le soir du vernissage, les estivants se bousculent en foule à l’intérieur de l’hôtel.

Pour information, juste au cas où, sache, cher et tendre Peter, que si tu t’es remis de ton coma, ceci pourrait peut-être t’y replonger aussi vite. Par le simple fait que Grâce, ta mère, écrit sur ton épouse, et en fait une pétasse alcoolo.

Ça doit être exactement ce que Judy Garland a dû éprouver quand elle a lu La Vallée des poupées.

Ici, dans la file sur le quai, Misty fait la queue pour le ferry, elle attend une place afin de rejoindre le continent. Assise, là, dans la voiture où Peter a failli trouver la mort, ou celle dans laquelle il a failli s’enfuir en l’abandonnant à son sort, Misty attend dans sa file d’estivants sous le soleil brûlant. Sa valise faite et placée dans le coffre. Y compris la robe blanche en satin.

De la même manière que ta propre valise se trouvait dans ton coffre.

C’est là que s’arrête le journal intime. La dernière entrée se place juste avant l’ouverture du vernissage. Après cela… il n’y a plus rien.

Uniquement pour que tu n’aies pas une trop piètre opinion de toi-même, Misty abandonne ta gamine de la même manière que tu les abandonnais toutes les deux, sa mère et elle. Tu es toujours marié à une couarde. De la même manière qu’elle était prête à tourner les talons quand elle a cru que la statue de bronze allait tuer Tabbi – le seul être sur cette île dont Misty a encore quelque chose à foutre. Pas Grâce, non. Pas les estivants, non. Il n’y a personne ici que Misty ait besoin de sauver.

Hormis Tabbi.

Journal intime
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